Des islamistes soucieux de se démarquer d’autres islamistes protègeraient-ils les chrétiens égyptiens ? L’actualité semble s’écrire ainsi au pays des pharaons, sous le regard international attiré par l’affaire ; le Financial Times du 14 février y voyant même un test pour les islamistes. Le parlement dominé par les intégristes vient de déclarer nulle et non avenue l’expulsion de huit familles coptes de leur village décidée par un tribunal d’anciens, rapporte le quotidien égyptien Bikya Masr du 17 février dernier. Les familles avaient dû quitter Kobry-el-Sharbat, à Alexandrie, après une attaque de salafistes contre leur communauté, sous le prétexte fallacieux qu’un jeune Copte, Mourad Samy Guirgis, possédait des images licencieuses d’une musulmane, de surcroît mariée, dans son téléphone portable. La famille Guirgis n’est, en revanche, pas concernée par l’annulation de la sentence. Au-delà de ces cas, le gouvernement devra indemniser toutes les victimes.

Kobry-el-Sharbat compte soixante-deux familles coptes, et la décision d’en expulser huit avait été prise pour apaiser les esprits. Le 27 janvier, 3 000 musulmans radicaux menés par des salafistes avaient envahi le village, pillé et incendié les maisons et les commerces des chrétiens suite aux accusations d’un coiffeur musulman au sujet de Mourad. Dès les accusations lancées, ce dernier s’était réfugié au poste de police. Après une rencontre en vue de pacifier la situation, les Coptes avaient encore été attaqués par la foule le 30 janvier, et la police avait assisté sans réagir à l’incendie de trois maisons. Selon Coptic Solidarity, les musulmans ont alors exigé l’expulsion d’un commerçant aisé, Abou Soliman, ainsi que de sa famille, pour cause de sédition du fait qu’ils auraient tiré en l’air pendant que leur maison brûlait tandis que la famille s’y trouvait. Soliman n’avait, semble-t-il, rien à voir avec l’histoire, mais a accepté de partir pour protéger sa famille et les autres Coptes.

Trois tentatives de conciliation ont eu lieu, la dernière s’est conclue sur la décision d’expulsion. Lors de la première rencontre, les parties s’étaient mises d’accord pour que seules les Coptes impliqués dans les affrontements soient expulsés, et l’église avait demandé une compensation pour les autres. Les extrémistes, surtout les salafistes, des villages d’alentour, avaient refusé. La sentence concernait également la vente de tous les avoirs de Soliman qui ne serait pas impliqué dans les transactions. Du fait des alliances, la famille Soliman en concernait au sens large cinq, et la Guirgis trois. D’après la décision, si Soliman avait refusé, la communauté aurait à nouveau été attaquée et toutes les maisons brûlées. L’annulation de la décision d’expulsion ne concerne donc que cinq des huit familles.

Le delta idéologique entre islamistes au pays du Nil

Le 12 février, près d’une centaine de Coptes avaient rejoint le Parlement à pied, pour présenter cette affaire aux élus. L’affaire a provoqué la colère des députés du libéral Bloc égyptien, et ces derniers ont demandé des mesures pour que cessent ces pratiques de longue date qui ne sont souvent pas réparées devant les tribunaux, aggravant l’injustice dont sont victimes les chrétiens. Mais les regards étaient tournés vers les Frères Musulmans, maîtres de l’assemblée. Prétendant respecter la démocratie et les droits de tous, la Confrérie devait donner des gages. Et cette expulsion des Coptes est une intéressante occasion pour leur mouvement Parti de la Liberté et de la Justice (PLJ). Bien que tous deux islamistes, le PLJ et Al-Nour, le parti salafiste dit de la Lumière, s’opposent sur la façon de concevoir l’islam. Pour le regard occidental, il n’y a peut-être pas de différence, pourtant elle est perceptible, touchant à la conception de l’absolu, du sacré. Les salafistes prétendent réaffirmer l’orthodoxie et se référer au Coran et à la Sunna sans accepter l’expérience des écoles du droit islamique ; il s’agit pour eux de rejeter l’interprétation qui permet de s’adapter à un monde changeant. Dès lors, ils considèrent les Frères musulmans comme des « frères faillis ». De plus, le PLJ refuse le dogmatisme, par conviction et par nécessité de présenter une bonne image. La démarcation pratique se fait notamment par rapport aux Coptes, Al-Nour demande qu’ils soient tous expulsés du pays. Les Frères musulmans, bien que peu ouverts envers les Coptes – ils ont par exemple voté l’injustifié abattage en masse des porcs de ces derniers en 2009 -, tolèrent leur présence, acceptent leur participation politique, et ont même ostensiblement organisé la protection de leurs messes lors du dernier Noël, suite aux assassinats du précédent. Outre l’aspect stratégique, le parti, lui-même, est divisé entre les conservateurs du Majliss al-Choura – le parlement du mouvement – et ceux qui sont relativement plus ouverts. Au final, une position – ou posture ? – plus progressiste de la Confrérie en vue d’obtenir le pouvoir est considéré, à tort ou à raison, comme une opportunité. Le Pape des Coptes, Chenouda III soutient donc l’idée du PLJ d’un gouvernement d’union nationale mené par ce dernier, et propose la participation de quatre de ses coreligionnaires, selon Egypt Independent du 10 février dernier. Si cette proposition ne se réalisera pas avant l’issue de la période de transition, le Conseil suprême des forces armées n’ayant pas l’intention de démettre l’actuel gouvernement, elle est néanmoins révélatrice du camp choisi par les Coptes entre les deux principales forces politiques du pays, les libéraux étant trop en retrait, et des opportunités créées par le regard international sur les Frères Musulmans.

Si l’annulation de la sentence du tribunal des anciens permet au PLJ de se différencier à bon compte des salafistes, il convient d’être prudent, de noter qu’il s’agit avant tout d’une posture stratégique. En cela elle diffère de l’attitude spontanée et franche des voisins musulmans de Soliman qui l’ont hébergé

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